Après 6 mois d'absence
La nouvelle Julie Masse

"Ma vie a changé..."

Il y avait bien longtemps que je ne l'avais pas vue. Pourtant, quand je l'ai retrouvée en ce matin de fin d'avril, notre entretien s'est amorcé exactement comme si nous nous étions laissés la veille. C'est souvent comme ça lorsque la personne qu'on aborde est empreinte de simplicité et de gentillesse, deux vertus qui, on le sait, font le charme et la force de Julie Masse. Ce matin-là, donc, à quelques heures du lancement d'À contre-jour, son tout nouvel album rempli de promesses, l'artiste a une fois de plus laissé parler son coeur. il s'agissait de sa première entrevue depuis six mois. On a parlé, comme ça, de tout et de rien, comme l'auraient fait des amis à l'heure des retrouvailles. Le résultat en fut plus qu'agréable.

Julie, ça doit bien faire six mois qu'on ne t'a pas vue sur la scène publique?
C'est à peu près ça, oui! Mon Dieu que ça passe vite! En fait, j'ai participé au Bye Bye 1991, le 31 décembre dernier, mais, à ce moment-là, j'avais déjà commencé à me faire plus discrète. Ça faisait déjà un bon mois que mon gérant, Serge Brouillette, avait décidé de me retirer de la scène publique pour que je puisse me consacrer à la préparation de mon second album et, parallèlement, prendre quelques semaines de repos, qui étaient, je pense, bien méritées.

Parce que ça faisait déjà un peu plus d'un an et demi que tu travaillais sept jours par semaine, n'est-ce pas?
Eh oui! Ce n'est un secret pour personne, je crois, que l'accueil que le public a réservé à la chanson C'est zéro a changé ma vie du jour au lendemain. J'ai dû apprendre très vite à apprivoiser tout ce que cette nouvelle vie comportait. Sans y être vraiment préparée, j'ai dû apprendre non seulement à montrer mon savoir-faire à un auditoire plus grand que celui que j'avais connu jusque-là, mais aussi à jeter un regard plus profond sur ma propre vie parce que, dans les entrevues, on me demandait sans cesse d'évoquer mes moindres souvenirs d'enfance ou encore de livrer mes états d'âme. Ça, c'est un exercice avec lequel le commun des mortels n'est pas vraiment familier. Et puis, c'est encore moins commun pour une personne de 20 ans de s'arrêter constamment pour se fouiller le coeur et faire le bilan de sa vie.

Te souviens-tu de ce qui t'a le plus marquée quand tu as percé sur la scène professionnelle?
Il y a eu plusieurs choses, mais je retiens surtout les sentiments qui m'habitaient la première fois que j'ai rencontré des artistes comme Marjo et Johanne Blouin, entre autres. Jamais je n'aurais cru les voir en personne et encore moins partager la même loge qu'elles. C'est pourtant ce qui est arrivé lors d'un des premiers spectacles auxquels j'ai participé.

C'était à quelle occasion?
C'était au spectacle qui marquait le début de la saison des Canadiens de Montréal, au Forum, en octobre 1990, je crois. Pendant que je me préparais à chanter ma chanson C'est zéro, je regardais autour de moi et je n'en croyais pas mes yeux de voir toutes ces vedettes. J'avais les yeux grands comme des piastres! Je me souviens aussi qu'une de mes préoccupations était de savoir quelle était vraiment ma place parmi tous ces artistes. Moi, j'arrivais, j'étais la petite nouvelle, et il fallait que j'apprenne à prendre ma place sans pour autant empiéter sur celle des autres.

Surtout que, dans ces moments là, on dirait que l'écart n'est jamais bien grand entre un geste qui démontre un certain savoir-vivre et un autre qui peut être perçu comme déplacé...
C'est parce que tu ne sais jamais si tu es envahissante, même si ce n'est pas ton intention. Comme tu dis, il faut arriver à savoir ce qui est une preuve de savoir-vivre et ce qui peut être considéré comme déplacé. Finalement, tout s'est bien passé et on m'a bien accueillie, mais ce sont des détails de ce genre. qui nous tracassent lorsqu'on amorce une nouvelle étape de vie. Ça t'occupe vraiment l'esprit...

As-tu des amis au sein de la colonie artistique?
Je ne fréquente personne en dehors de mes engagements professionnels. Par contre, je dois admettre qu'il y a des artistes avec qui j'ai beaucoup d'affinités. Je pense, entre autres, à des filles comme Julie Snyder et Marie Plourde, qui est animatrice à MusiquePlus. Chaque fois qu'on se rencontre, il y a comme de la magie dans l'air et on s'amuse beaucoup. Mais, comme je le disais, on ne se fréquente pas en dehors du métier. D'ailleurs, je n'ai même pas leur numéro de téléphone. Chez les garçons, j'ai trouvé un bon ami en la personne de Marc-André Coallier. Pour ce qui est des autres artistes, nos rapports sont sous le signe de la courtoisie, on s'apprécie mutuellement, mais sans plus.

Tu n'es pas tellement mondaine, non plus...
Il y a ça aussi, c'est vrai. Il faut dire que je tiens à mon petit rythme de vie et que je n'aime pas vraiment voir mes horaires bousculés. Je mène une vie saine et, quand mes engagements me le permettent, j'aime bien être au lit vers 10 h. Après cette heure là, d'ailleurs, je m'endors et mes yeux se ferment. Mais, pour en revenir à ta question, c'est vrai que je ne raffole pas des mondanités. J'aime bien faire quelques sorties de temps en temps, comme aller au cinéma, mais je suis plutôt casanière.

As-tu tout de même profité des derniers mois pour t'éclater?
Non, pas vraiment. En fait, ce n'est pas dans ma nature. J'en ai plutôt profité pour vivre à mon rythme et être plus présente auprès de ma famille. Ça, je t'avoue que j'en ai profité au maximum parce que je savais qu'à partir du mois de mai j'allais me remettre au travail. J'ai donc passé beaucoup de temps avec ma mère, ma soeur Hélène et mon frère Denis, qui, soit dit en passant, est maintenant papa d'une petite fille.

Depuis quand?
Depuis le 31 janvier. Inutile de te dire que l'arrivée de Valérie a eu l'effet d'un véritable rayon de soleil dans la famille. En fait, ma mère, ma soeur et moi, on est toujours chez mon frère tellement on capote. Chose certaine, Denis n'a pas de difficulté à se trouver une gardienne.

Est-ce toi qui es la marraine?
Non, ce sont les deux grand-mères. Je sais que ce n'est pas fréquent, mais, comme mon père et le père d'Anne Marie, l'épouse de Denis, sont décédés l'an dernier, le prêtre a accepté que ma mère et que sa mère agissent à titre de marraines. Il devrais voir ma mère avec la petite: une vraie grand-maman gâteau. Ça a mis beaucoup de bonheur dans sa vie.

Et dans la tienne aussi. j'imagine...
C'est sûr. En tout cas, je m'en occupe beaucoup, de cette enfant-là. Je lui donne son boire, je change les couches. J'adore ça. Les enfants, c'est vraiment ce que j'aime le plus au monde.

Ces derniers mois passés auprès des membres de ta famille ont-ils été bénéfiques?
Énormément. Ce fut comme un retour aux sources puisque ma carrière a tellement occupé ma vie au cours de la dernière année que je n'ai presque pas eu le temps de m'asseoir et d'avoir de belles discussions avec eux. Je me souviens que mon père était parfois exaspéré de ne jamais me voir ou de voir que je n'avais que très peu de temps à lui consacrer. Mais les journées passaient tellement vite que, parfois, je n'arrivais tout simplement pas à trouver cette minute qui aurait été tellement appréciée pour lui téléphoner et le mettre au courant de tout ce que je faisais, d'autant plus qu'il avait grandement à coeur ma carrière. Mais que veux-tu...

À propos de ton père, as tu finalement pu apprivoiser son départ?
Maintenant, ça va mieux. L'an dernier, par contre, je n'ai pas pu vivre ça dans l'intimité comme je l'aurais souhaité puisque, chaque jour, quelqu'un m'abordait pour m'offrir ses condoléances et me demander comment je vivais ça. Certaines personnes me demandaient même si j'allais cesser de chanter, étant donné les circonstances. Là-dessus, je dois dire qu'il n'a jamais été question que je mette ma carrière en veilleuse. Mon père n'aurait jamais voulu que je fasse une chose semblable. Si, deux semaines après son départ, j'ai continué à faire des spectacles, c'est parce que je savais qu'il aurait voulu qu'il en soit ainsi. Il était tellement fier et heureux de tout ce que je faisais. Mais, pour en revenir à ta question, disons que j'apprends chaque jour à vivre un peu plus avec la réalité que mon père n'est plus là. Ce n'est pas nécessairement facile, mais ça ne m'empêche pas d'avoir toujours une pensée pour lui.

Il y a aussi les circonstances de son décès, qui sont difficiles à accepter...
Je ne sais pas si ça a un rôle à jouer. Moi, la façon dont je vois ça, c'est que papa avait rempli son mandat parmi nous et que le destin a voulu qu'il en soit ainsi. Quant aux circonstances de son départ, je dois admettre qu'il est décédé comme il l'avait toujours souhaité. Bien sur, c'est difficile à accepter, mais il avait toujours dit que c'est en avion qu'il voulait mourir. Aujourd'hui, quand je repense à ce qu'il disait, ça prend une tout autre dimension. C'est plein d'ironie. Finalement, il nous a quittés comme il l'avait souhaité, mais il reste que la vie aurait pu nous le laisser encore bien des années.

Parlez-vous souvent de lui quand vous êtes en famille?
Non! On ne veut pas se faire de mal, d'autant plus que maman est encore fragile. Pour l'instant, tout le monde se donne la main pour que le commerce familial soit à la hauteur de ce qu'il était quand papa s'en occupait. Mon frère Denis y travaille très fort, tout comme maman et ma soeur Hélène. Ce commerce, c'est la fierté de la famille. Il m'est d'ailleurs arrivé au cours des derniers mois d'aller y faire un tour comme je le faisais avant de faire carrière. Ça m'a fait du bien d'être auprès de ma famille.

Quels sont les enseignements que tu retiens de ton père?
Il y en a plusieurs. C'est lui, par exemple, qui m'a fait comprendre l'importance de faire carrière en français. Quand je chantais en anglais, il me disait toujours que, le jour où je chanterais en français, tout allait démarrer pour moi. Finalement, il a vu juste. Mais, au-delà de ma carrière, c'est un homme qui m'a fait apprécier la nature et qui m'a incitée à mener une vie saine. Je lui dois beaucoup de mon équilibre.

Quel type d'homme était-il?
Comme la plupart des hommes de sa génération, papa était un homme extrêmement sensible mais qui ne laissait que très rarement paraître ses émotions. Il n'était pas du genre à dire: "Je t'aime, ma fille."Avec lui, c'était dans le non-dit que ça se passait. Il fallait apprendre à décoder ses silences. Mais ça se voyait qu'il était fier de sa petite famille; il n'avait pas à le dire. D'ailleurs, c'est peut-être parce qu'il se rendait compte qu'il ne savait pas vraiment comment exprimer ses sentiments qu'il ne parlait pas souvent des choses du coeur. Cela dit, mon père était un homme extrêmement généreux et d'une grande bonté. Son départ a créé un grand vide dans nos vies.

Et son enseignement, est-ce que tu continues de le mettre en pratique?
Ah! ça, oui! Je m'en fais même un devoir. Ainsi, par exemple, au début de ma carrière, j'avais fait une séance de photos qui, à son avis, étaient un peu trop osées. Lorsqu'il les a vues, je t'assure qu'il m'a demandé des explications. Il voulait savoir si c'était bien nécessaire pour moi de porter des robes décolletées. Remarque que les photos n'avaient rien de vulgaire, sauf qu'à ses yeux c'était exagéré. Il voulait que l'image qu'on voit de moi dans les magazines soit la même que celle qu'il connaissait inutile de te dire que ses commentaires ne sont pas tombés dans l'oreille d'une sourde, et que, depuis ce jour, j'ai toujours tenté de faire preuve de bon goût dans ma façon de me vêtir. Cela dit, si j'avais à t'expliquer comment j'abonde l'enseignement de mon père, je te dirais que, même s'il nous a quittés, je ne le décevrai jamais. Où qu'il soit aujourd'hui, je veux qu'il soit encore fier de moi et je me ferai toujours un devoir de lui faire honneur.

7 jours, 9 mai 1992