La vie secrète d'une star

Fraîchement revenue d'un voyage de seize jours au Kenya, où elle a enregistré une émission spéciale qui sera diffusée au mois de mars, Julie Masse poursuit sa singulière ascension. Malgré ce tourbillon de succès unique dans l'histoire du showbiz québécois, qui n'est pas sans avoir chambardé son quotidien, elle a su rester candide et modeste. Portrait d'une jeune femme qui a les deux pieds sur terre.

D'abord, Julie, avant d'entamer la conversation, j'ai le plaisir de t'annoncer que, pour une deuxième année consécutive, un sondage réalisé par la firme Léger & Léger t'accorde le titre de plus belle femme de la colonie artistique québécoise.
(Regard étonné.) Wow! C'est l'fun, ça! Honnêtement, je ne m'attendais pas à recevoir une nouvelle semblable cet après-midi. Tabarouette! (Elle rougit, un peu gênée.) Ben, cou' don', faut fêter ça! (Elle lève son verre d'eau et porte un toast à la nouvelle.) J'espère, par contre, que ce n'est pas un vote qui se rattache seulement a mon apparence physique.

Qu'est-ce que tu veux dire?
Bien, j'espère que, dans le choix des gens, ma personnalité y est aussi pour quelque chose. (Cherchant à préciser ses propos:) Ce que je veux dire, c'est que j'espère qu'au moment du vote les gens ont tenu compte des différents aspects qui caractérisent une personne. Pour tout dire, j'aime autant interpréter ça comme un vote d'affection envers la personne que je suis plutôt qu'un vote uniquement basé sur mon apparence.

À quoi, tout de même, attribues-tu ce vote?
À mon avis, la beauté, c'est d'abord une question de personnalité et de comportement. C'est l'ensemble de ce qui compose une personne qui fait qu'elle est belle ou non aux yeux des autres. Pour le reste, je suis mal placée pour faire des commentaires parce que, bien honnêtement, je ne me trouve pas si belle que ça. Je me trouve des défauts, comme tout le monde, et, en fait, la première chose que je pourrais te répondre face à ce sondage, c'est: "Pourquoi moi?" Je ne dis pas ça pour paraître prétentieuse, mais, quand on me dit que je suis belle, ça m'étonne toujours. Ça m'étonne d'autant plus que je ne fais pas vraiment d'efforts sur le plan de mon apparence. Je suis plutôt du genre sobre et - sois honnête - je n'ai rien d'un sex-symbol. En tout cas, ce n'est pas une chose sur laquelle j'ai misé pour lancer ma carrière.

À propos de ta carrière, quelle est, à ton avis, l'idée la plus fausse qui puisse circuler à ton sujet?
(Elle prend un temps d'arrêt pour réfléchir à la question.) Ce que je sais, c'est qu'il y a des rumeurs qui courent à mon sujet comme quoi j'ai fait une crise de vedette dans un salon de coiffure, à Québec. C'est faux, bien sûr. Écoute, je ne me suis jamais fait coiffer à Québec de ma vie... (Après un autre temps d'arrêt) Honnêtement, je ne sais pas trop quoi répondre à ta question, parce que ces fausses impressions-là ne viennent jamais à mes oreilles. Ça s'explique aussi par le fait que je ne lis plus les journaux artistiques. Une certaine catégorie, en tout cas...

Pourquoi?
Parce qu'il y a certains journalistes au Québec qui sont et qui seront toujours sur mon dos. Et le pire, dans tout ça, c'est que je ne sais même pas ce que je leur ai fait pour qu'ils agissent comme ça à mon égard. Ils s'amusent entre autres à publier des articles où ils me prêtent des propos qu'ils mettent entre guillemets, exactement comme si je leur avais parlé, alors que je ne leur ai jamais accordé d'entrevue. Ça, j'avoue que ça me trouble parce que j'ai toujours peur que le public ne se mette à croire ce qui est écrit dans ce type de journaux. Ça ne correspond tellement pas à ce que je suis que je crains parfois que ça ne vienne ombrager ma relation avec le public. Mais, d'un autre côté, je me console en me disant que les gens éveillés connaissent très bien les publications auxquelles j'accorde de vraies entrevues.

Dans les premiers articles publiés à ton sujet, ton portrait était-il fidèle? Comment as-tu réagi les premières fois?
C'était correct. Je pense que les journalistes m'ont bien cernée, ce qui fait que le public a rapidement constaté que j'étais une jeune femme toute simple et sans prétention. Par contre, je me souviens qu'à mes débuts les journalistes mettaient beaucoup l'accent sur le fait que j'avais été une grande sportive. À un moment donne, j'étais tellement tannée qu'on me parle de gymnastique et des années que j'avais passées à faire de la trampoline que j'avais l'impression d'être une Nadia Comaneci qui se lançait dans la chanson. Mais, pour le reste, je n'ai pas à me plaindre. J'ai vraiment été choyée.

As-tu eu du mal à composer avec cette réalité de vie, c'est-à-dire à voir, du leur au lendemain, ta vie étalée à la une des magazines?
Pas vraiment. Il faut dire qu'on m'a tout de suite respectée et adoptée telle que je suis. Ça, c'est précieux pour moi, parce que jamais je n'aurais accepté de me travestir ou de m'inventer une image pour obtenir du succès. Je ne suis pas capable de jouer un jeu ou de mentir. Il y a des gens qui seraient prêts à faire n'importe quoi pour réussir et qui iraient jusqu'à oublier l'essence même de ce qu'ils sont en tant que personnes. Moi, je serais extrêmement malheureuse si je devais en arriver la pour être aimée des gens. Vraiment!

Retires-tu quelque chose de positif de toutes ces entrevues?
Bien sûr! Pour une personne de mon âge, prendre le temps de s'asseoir et de parler de sa vie et de ses états d'âme, c'est un exercice absolument bénéfique. Avec 7 JOURS, entre autres, les entrevues ont toujours une certaine protondeur, et ça me demande de réfléchir à des aspects de ma vie auxquels je ne me serais jamais attardée si on ne m'avait pas invitée à le faire. D'une certaine façon, ce sont des rencontres qui m'ont permis d'aller plus loin dans mon cheminement personnel parce qu'on m'a confrontée - positivement, j'entends - à la nécessité de chercher à mieux me connaître. Chose certaine, depuis que j'ai commencé dans le métier, je suis plus attentive à ce que je vis dans mon quotidien et sur un plan plus intérieur. Ça, je ne peux pas le nier.

Quel genre de relation entretiens-tu avec les gens?
D'excellentes relations. Je n'ai vraiment pas à me plaindre. Au fil des ans, les gens ont vu que j'étais quelqu'un de bien. Ce que j'apprécie surtout, c'est qu'on ne m'ait jamais manqué de respect. Jamais, par exemple, un gars ne m'a approchée de façon cavalière. Jamais je n'en ai entendu un chuchoter des choses du genre: "Y as-tu vu l'derrière?" ou "Y as-tu vu l'body?" C'est comme si les gens savent que je me respecte trop et que je respecte tout autant les autres pour mériter un tel comportement.

Et comment les femmes sont-elles avec toi?
(Elle fait une pause.) Parfois, j'avoue que certaines me dévisagent et sont froides avec moi, mais c'est vraiment très rare. En fait, dès le début de ma carrière, il s'est établi une belle complicité entre nous. Elles ont vu que je ne me prenais pas pour une autre et elles viennent même me voir après mes spectacles pour un autographe, non seulement pour elles ou mais aussi pour leur chum. C'est à mon avis très significatif.

Ça n'a pas toujours été le cas?
Il n'y a jamais rien eu de dramatique, mais, puisqu'on en parle, ça me rappelle une lettre que j'ai reçue d'une jeune femme. Elle m'écrivait que, depuis trois ans, elle vivait une belle relation amoureuse, mais que, soudainement, son chum était tombé amoureux fou de moi. Elle m'écrivait que mon nom était toujours au coeur de leurs querelles, bref, que j'étais la source de leurs problèmes. Elle pensait d'ailleurs devoir mettre un terme à leur relation puisque son copain ne parlait que de moi et qu'il avait collé des photos de moi partout. En fait, elle n'avait plus l'impression d'exister. C'était comme si j'avais pris sa place dans le coeur de son copain. Quand j'ai lu sa lettre, ça m'a vraiment bouleversée. Je ne croyais pas qu'on pouvait atteindre les gens à ce point-là. Je ne sais plus trop ce que je lui ai écrit en guise de réponse, mais je l'ai rassurée en lui soulignant que je n'étais pas une briseuse de ménages! (rires)

Ta carrière a connu une ascension extrêmement rapide, et tout ce que tu touches semble mener au succès. T'arrive-t-il d'avoir peur de l'échec?
J'avoue que j'y pense parfois. Ça me fait réfléchir. Je suis consciente du fait que les gens aiment le changement et que c'est possible qu'ils en viennent un jour à se tanner de moi. Ça fait partie du métier que j'ai choisi. Mais j'essaie de ne pas m'attarder à ce genre de pensées; sinon, je me connais, je vais arrêter de fonctionner. Cela dit, si un jour j'ai à mettre un terme à ma carrière de chanteuse, je ne sombrerai pas dans la déprime. Je retrousserai mes manches et je mettrai les efforts qu'il faut pour faire carrière à la télévision peut-être, à la radio ou même au cinéma. Peut-être que je serais pourrie comme comédienne, mais ça me dirait de tenter ma chance dans ce domaine-là un jour.

Pour incarner quel type de personnage?
J'aimerais bien jouer quelqu'un de méchant! (rires) Ce serait un grand défi pour moi, puisque être méchante ou cruelle, ce n'est vraiment pas dans ma nature. Disons que j'aurais vraiment du travail à faire. En tout cas, ce serait pas mal différent d'une certaine proposition qu'on m'a déjà faite pour un premier rôle au cinéma.

Quel premier rôle?
On m'avait proposé d'incarner une chanteuse populaire québécoise. Finalement, peut-être que j'aurais été bonne là-dedans! (rires)

Donc, si tu devais un jour traverser des épreuves, tu crois que tu aurais la force de les surmonter?
Absolument! Les gens l'ignorent peut-être, mais j'ai toujours été une grande fonceuse. J'ai toujours su ce que je voulais et j'ai toujours déployé les efforts qu'il fallait pour arriver à mes fins. Mon père m'a d'ailleurs toujours trouvée bien wise, bien perspicace. Il appréciait mon côté fonceur et me disait souvent que j'irais loin dans la vie. Il disait que j'étais une "p'tite vite". (rires) En fait, c'est pas sorcier, c'est juste que je connais mes possibilités. En plus, une fois que je sais ce que je veux, je sais être très convaincante. Chez moi, ça ne se manifeste pas par des coups de poing sur la table ou par une attitude agressive, mais plutôt par un état d'esprit qui fait que je me sens infaillible. Quand je sais ce que je veux, je suis loin d'être du genre à me laisser manger la laine sur le dos, crois-moi!

Jusqu'à quand penses-tu exercer le métier de chanteuse?
Tant et aussi longtemps que les gens voudront de moi, mais surtout tant et aussi longtemps que je m'amuserai à l'exercer. C'est-à-dire que, même si je connais du succès, le jour où je ne m'amuserai plus, je fermerai les livres et je réorienterai ma vie. Et je suis très sérieuse quand je dis ça. Le jour où le métier commencera à gruger ma qualité de vie, où il ne me permettra plus d'avoir une vie privée convenable et qu'il commencera à peser lourd sur mes épaules, je passerai à autre chose. Ça ne me tente pas, par exemple, de faire ce métier-là en me sentant obligée d'être toujours au sommet des palmarès. C'est pas ça, la vie. Moi, je veux d'abord et avant tout m'amuser. Et, tant qu'il y aura du plaisir, je serai là.

Quand tu sors en public, arrive-t-il que les gens t'importunent?
En général, les gens sont extrêmement gentils. Mais j'avoue que c'est de plus en plus difficile pour moi d'aller, par exemple, magasiner dans un centre d'achats un samedi après-midi. J'ai déjà même dû, une fois, quitter le centre d'achats en courant tellement je me sentais mal. Ce jour-là, j'avais senti une foule se rassembler dans mon dos, et, tout d'un coup, mon coeur s'était mis à battre plus vite. J'avais chaud et j'étais vraiment stressée. Je voyais les gens qui m'attendaient à la sortie de la boutique et je ne savais plus quoi faire. D'une part, je me disais que si j'avais le malheur de signer un seul autographe, j'allais devoir en signer pour tout le monde. D'autre part, je ne voulais pas passer pour un air bête. Alors, je suis sortie de la boutique, j'ai gagné la première sortie et j'ai couru jusqu'à ma voiture. Maintenant, quand je dois aller au centre d'achats, j'y vais tôt le matin et pas nécessairement le samedi. C'est une nouvelle réalité avec laquelle je dois composer. Mais, en général, bien que je sois sur mes gardes - parce qu'on ne sait jamais à qui on a affaire -, je ne m'empêche pas de vivre. Je ne vais quand même pas me priver de faire mes courses pour autant...

Y a-t-il quelque chose que lu aimerais changer en toi?
Plus maintenant. Je dis ça parce que, quand j'étais adolescente, mes amis me trouvaient pas mal mémère. Mais, qu'est-ce que tu veux, j'aime ça, me coucher tôt, ne pas sortir trop tard et passer mes soirées dans ma robe de chambre et mes pantoufles. Pour leur plaire, j'ai vécu pendant quelque temps à leur rythme, mais ça n'a pas été long que je suis revenue à mes vieilles habitudes.

Tu accordes donc moins d'importance à l'opinion des autres?
Exact! Je ne suis pas quelqu'un d'influençable. On ne me fera jamais faire quelque chose que je ne veux pas faire, et tant pis si ça déplait à certaines personnes. Comme je te le disais, me travestir ou me mentir pour plaire à certaines personnes, ça ne fait pas partie de mon sens des valeurs. Je me respecte beaucoup trop pour ça. Alors, pour répondre à ta question, je suis bien telle que je suis et, si j'ai à changer, la décision viendra de moi et non pas à cause de pressions des autres.

En terminant, Julie, quelle est la qualité dont tu es le plus fière?
Mon positivisme. C'est bien rare que je baisse les bras. C'est bien rare aussi que je sombre dans une longue déprime. D'ailleurs, j'aime trop la vie pour perdre du temps à broyer du noir. Et le plus plaisant dans tout ça, c'est que je crois que j'arrive à communiquer aux autres ce positivisme et cette énergie qui me caractérisent si bien. En tout cas, je l'espère. C'est tellement valorisant de savoir qu'on met un peu de lumière dans la vie des gens.

7 jours, Vol. 3 No 50, 24 octobre '92